DES MALGRÉ EUX AUX MALGRÉ-NOUS

                                                     Le drame des réfugiés Alsaciens Mosellans 1939 1945

Il vaut mieux une vérité qui dérange qu'un mensonge qui arrange

Il y a une chose plus terrible que la calomnie, c'est la vérité  (Talleryand)

                                                                                                                               charles.bohnert@sfr.fr

  Just Vérité

    En cette fin septembre 1945 le temps sur bordeaux semblait partager la vie de chacun de nous. Je venais de fêter mes trente-huit ans. Je vivais seul dans un petit appartement du quartier des Châtrons au troisième étage d'une demeure bourgeoise un modeste trois pièces qui me suffisaient amplement, ne m'étant jamais marié peut être par peur de perdre ma liberté ou de partager mon quotidien avec les marques du temps. Je travaillais au bureau de la poste de la gare saint jean, suite à un accident j'avais dû quitter mon emploi de préposé à la distribution du courrier ce qui m'obligeait à rester derrière un bureau où chaque jour je devais trier des lettres, plis et autres envois dont les adresses étaient plus ou moins lisibles. Mes horaires me laissais des temps libres, je profitais de cette liberté pour me donner à mes loisirs, la lecture, mais aussi grâce à cette période où tout semblait confus et irréaliste je suivais de près les procès que certains dénommaient ceux de l’épuration j’en profitais pour me rendre au palais de justice là chaque jour se déroulaient des affaires en cours d’assise, ou autres juridictions, je faisais partie de habitués, des voyeurs comme le disaient certains, des nostalgiques de la vérité, un bien grand mot .Ce jour-là comme à mon habitude j’étais libre l’après-midi, je savais qu’il devait y avoir un procès dont la première séance s’ouvrait a quatorze heure. Arrivé sur place il devait être treize heure quinze .Je montais les marches d’un pas calme mais plutôt rapide, il me fallait être dans les premiers, question de place, le temps était nuageux il faisait bon, pas trop chaud, très belle arrière-saison, qui après les quatre années de guerre redonnait un peu de moral à nos concitoyens. Je traversais la salle des pas perdus je me dirigeais vers une salle d’audience situé à l’extrémité. Il régnait une atmosphère lourde et pesante, des avocats reconnaissables à leurs robes noires relisaient des notes d’autres se prêtaient aux effets de manches, une répétition avant le grand saut. Je remarquais un homme il semblait perdu s’adressant à l’un ou à l’autre, mais les réponses ne devaient pas le satisfaire il alla vers un gendarme celui-ci lui indiqua une salle il le remercia je découvrais son visage un homme qui paraissait la cinquantaine avec une forme d’arrogance dans le regard il y avait dans ses yeux cette inquiétude particulière que l’on voit sur les coupables ce regard fait de doute mais pas de certitude J’arrivais devant une porte une simple pancarte indiquait cour d’assise salle n 3. Pas de référence à un procès mais cela ne changeait rien ce n’était pas la première fois et bien souvent la découverte de l’audience n’était que plus intéressante. Je pénétrais dans la salle il y avait cette odeur fait de cire, et humidité boisé bien particulière comme si les lieux voulaient garder cette empreinte sur la justice des hommes. Je découvrais cette salle éclairée par deux grandes baies vitrées laissant filtrer le soleil de septembre, devant moi de chaque côté six rangées de bancs pour a peu près dix à douze personnes par banquette, devant à gauche face à moi les sièges réservés aux jurés avec le prétoire de l’avocat général, sur le côté les places réservées à l'accusation, au centre la barre des témoins combien de vérités ont été dites mais aussi combien de mensonges ont bâties l’histoire à droite le box des accusés devant celui les sièges des avocats de la défense, au centre légèrement en hauteur les places celle du président au centre des accesseurs à droite et à gauche de celui-ci, puis décalé sur la droite la place du greffier. Comme à mon habitude je me glissais vers l’extrémité du dernier banc de droite ce qui me permettais d’avoir une vue sur l’ensemble du dispositif. Je trouvais ma position ma tête légèrement posée sur un pilier, il me restait plus qu’à attendre. Combien de temps impossible à dire, les portes se sont ouvertes des hommes des femmes se pressaient cherchant les meilleurs places, à côté de moi c’est une femme plutôt forte qui se posa, légèrement vêtue laissant apparaitre ses formes généreuses, elle me sourit je découvrais un visage plutôt agréable mais un maquillage chargé donnait un sentiment de vulgarité. Devant c’est couple d’un certain âge qui pris place il semblait appartenir à une classe sociale plus élevée que la moyenne, l’homme s’adressant à son épouse, «ma chère je crois que nous allons bien rire » puis se retournant vers moi il ajouta « on juge un prétendu innocent voyez ça » je les laissais à leurs réflexions. La salle se remplie doucement, les jurés prirent places trois femmes et neuf hommes dont des jeunes qui semblaient perdus. Puis les avocats arrivèrent toujours vêtue de cette robe noire rappelant la soutane on n’a fait disparaitre les trente-trois boutons, rappel au christ on a ajouté un rabat plissé ou gaufré signe d’une certaine élégance mais qu’importe pour le prévenu. Pour la défense un seul un homme la quarantaine plutôt mince les cheveux grisonnant pour son âge il avait l’attitude d’un petit pois dans une cosse trop large. L’accusation était représentée par deux hommes du barreau un jeune et un ancien que j’avais déjà vu dans un procès un homme au verbe haut et sûr de lui peut être un peu trop sûr. Deux gendarmes se placèrent devant la porte puis l’on fit rentre l’accusé par une petite porte situé en arrière du box je découvrais un homme de taille moyenne, un visage reposé la quarantaine, il portait un costume gris et plutôt usé il dévisagea la salle son visage reflétait la sérénité il souriait laissant deviner un homme sûr de lui, puis on annonça « La cour » Dans un brouhaha le public, les journalistes, les différentes parties se levèrent, on vit apparaitre le président un homme plutôt grand la cinquantaine passée un regard triste, et marqué par les années, les deux accesseurs, chacun de ses personnages avait rejoint leur siège et l’assistance repris sa place. Un homme se leva tout en regardant l’accusé il prononçât « tu vas payer salaud » à ces mots le président demanda le silence, juste à côté de moi la femme me regarda et d’une voix douce elle me dit « vous savez c’est un vendeur de juifs, de résistant dans le box et dire qu’il s’appelle Juste Vérité un nom qui cache bien des choses un salaud tout simplement la mort rien que la mort pur lui » Je l’écoutais mais j’étais attiré par le visage d’une jeune femme située à l’extrémité de mon banc elle semblait triste elle tourna son regard vers moi elle me sourit, un sourire forcé comme si elle était à la recherche de l’excuse. Combien étaient-ils à venir assister au procès pour vraiment comprendre, surement pas beaucoup le doute était souvent absent et ne bénéficié pas l’accusé certains feront des mensonges des vérités, au premier rang des journalistes se préparaient à faire des choux gras de la misère du monde et de la solitude de l’accusé. Le spectacle avait fini de se mettre en place, les acteurs avaient pris leur place. Les trois coups pouvaient résonner. Les premiers mots furent pour le président avertissant qu’il n’hésitera pas à faire évacuer la salle si des propos seraient tenus à l’encontre de l’accusé. Puis il demanda à celui-ci de se lever, s’adressent à cet homme il le sollicita de confirmer son état civil, l’homme précisa qu’il était bien Juste Vérité né de parents inconnus le 18 octobre 1918 à Beauvais. Je me posais la question pour ce nom et prénom à cet instant, son avocat se leva et précisa que son identité venait de st Just de Beauvais enfant martyre en 203 dont on célèbre le saint le 18 octobre pour le nom c’est le prêtre qui le recueilli, il venait de célébrer la messe et dans son homélie il avait ces mots « en vérité je vous le dit » voilà le pourquoi. Dans la salle il y eut une un semblant de ricanement collectif puis le calme revint. L’avocat général se préparait à intervenir, il se leva, un homme un peu enveloppé, le visage légèrement rosé ce qui ne dénoté pas avec le rouge de sa robe, la quarantaine il semblait pressé de pouvoir faire sa démonstration comme dans un cirque, l’instant magique de l’artiste où celui-ci devient le maitre de la piste. Mais ce fut le président qui repris le maitrise d’une voix régulière plutôt plate et monocorde sans aucune variation vocale il énuméra les chefs d’accusation : « intelligence avec l’ennemi, dénonciation de patriotes, d'israélites, collaboration délibérée avec des responsables de la Gestapo, « dans la salle un silence pesant c’était installé quelques chuchotements laissaient penser que les commentaires devaient être des plus agressifs. Puis le président demanda si l’accusé reconnaissait les faits la réponse ce fut un non catégorique. Alors on entendit une voix « Salaud tu n’es qu’un assassin, un vrai salaud »le président fit jouer son marteau le silence repris sa place, mais la haine était là présente elle attendait simplement le final. À ma montre les aiguilles affichaient quatorze heure quarante-cinq. Le présidant demanda à l’accusation de faire venir le premier témoin, instant magique. Tout le monde se retourna vers la porte situé au fond de la salle, l’homme qui s’approcha paraissait serin il souriait, bien vêtu, il se porta vers la barre, là il prêta serment « dire toute la vérité rien que la vérité »drôle de coïncidence .L’homme se présenta-t-il se nommait François Lassalle né le 21 mars 1910 à bordeaux, pharmacien marié deux enfants. Le président demanda si l’accusé était bien la personne était bien celle qu’il avait aperçu le 10 février 1944 devant chez lui sortant de l’immeuble situé juste à côté quelques instants avant l’arrestation de la famille juive. Mais aussi si c’était la même personne qui était présente en compagnie de deux officiers allemands et de deux civils reconnus comme membres de la Gestapo. La réponse fut un oui catégorique, puis en montrant du doigt l’accusé il ajouta «voyez-vous cet homme souriait en compagnie de boches, il avait cette arrogance du vainqueur Je l’avais déjà repéré je n’étais pas le seul mais il valait mieux rien dire, ce n’est qu’au début 44 je me souviens du jour le 7 janvier au environ de dix heures du matin .Quand je suis rentré dans la résistance que j’ai évoqué ce personnage auprès de mes chefs ils vous le confirmeront, bien que certains serrons arrêtés et déportés. Se prenant pour l’avocat général il termina par ces mots « cet homme n’a pas d’excuse il a servi volontairement la collaboration et ses serviteurs nazis regardez-le?! Il vous sourit à croire que le regret est absent de ses sentiments, à cet instant les regards se tournèrent vers l’accusé, je faisais de même, les commentaires se bâtissaient, mais aussi les certitudes. Une femme se leva, elle avait l’attitude de l’accusatrice, elle se retourna vers la salle avec une forme de haine dans sa voix mais aussi dans son regard elle dit simplement « La mort » puis elle reprit sa place, le silence accusateur faisait le reste. Je remarquais l’attitude de jurés plutôt calme, un jeune homme avait l’expression de la compatissance envers l’accusé, il le dévisageait avec une certaine délicatesse. Une des femmes semblait au contraire montrer ce que je nommerais l’admissibilité de culpabilité, pour elle le doute n’existait pas. Il serait facile de raisonner comme la majorité des personnes présentes mais il y a toujours une vérité cachée. Le président s’adressa a l’accusé « vous n'avez rien à dire » L’homme se leva regarda la salle, il sourit légèrement, son avocat lui demanda de ne pas trop parler, alors avec une voie porteuse légèrement douce il s’adressa au président « Monsieur le président vous me demandez d’exprimer votre vérité mais est-elle la même que la mienne?? Voyez-vous il y a toujours des vérités enfuies elles sont enveloppées par le mensonge.» Puis s’adressant aux jurés avec un regard pour le président « Monsieur le président, Mesdames messieurs les jurés monsieur Lassalle devrait réfléchir à deux fois avant de certifier certains faits, l’inspecteur qui m’avait auditionné dont le rapport se trouve dans le dossier comporte ma réponse à cette accusation, mais malheureusement il n’en a pas tenue compte il faut dire que ce policier a été révoqué depuis mais le dossier reste, Monsieur Lassalle devrait se souvenir de ce jour le sept janvier ou il m’accuse d’avoir rencontré des gestapistes, lui-même était absent de son domicile il se trouvait à Bègles chez sa belle-sœur une femme mariée, le mari étant absent en déplacement dans le Cher que faisait-il je vous laisse deviner, aussi il suffirait de lui demander mais au cas où elle ne reconnaitrait pas les faits son voisin m Fernand Lagache lui se souvient très bien il a dû déverrouiller la porte à monsieur Lassalle la sonnette ne fonctionnait pas, j’ajoute qu’il a rejoint le domicile de cette dame avec sa voiture et qu’il a remis du carburant à la station sur les quais il devait être neuf heure du matin le pompiste lui a demandé s’il allait loin vous savez sa réponse « je vais passer un moment auprès de ma fille » Dans la salle se fut comme si la foudre tombée sur l’audience, les regards se figèrent, le président se leva et demanda le silence, les avocats de l’accusation se regardèrent puis comme dans une mauvaise pièce de théâtre l’un des avocats demanda au président de suspendre la séance, de son côté le témoin avait baissé la tête, puis le président demanda à celui-ci si cela était vrais, le témoin dit simplement « je me suis trompé », il demanda à se retirer, le président lui rétorqua « vous êtes un menteur »c’est à ce moment que l’avocat général demanda de ne pas tenir compte de ce témoignage, le président lui répondit « nous sommes là pour la vérité simplement la vérité » l’accusé était resté debout, le président lui fit comprendre de s’assoir et ajouta « avez autres choses à déclarer » Vérité avait gardé son regard il remercia le président puis il s’adressa aux jurés mesdames messieurs parmi vous il y un homme qui ne devrait pas être là le troisième à gauche qui se fait appeler Jérôme Sabardir de son vrai nom Antoine Força né à Bastia le 10 mai 1911 petit truand arrêté deux fois pour vols mais qui en 1941 se proposera de servir la rue Lauriston. Il se fera passer pour un résistant et se faisant payer pour délivrer des faux papiers à des juifs, il n’oubliera pas de les dénoncer et recueillera les bénéfices. Voyez-vous Monsieur le président comme quoi la vérité est souvent absente » à cet instant le juré incriminé se leva est se mit à crier « mensonge ce n’est que des affabulations il ferait mieux de se taire ce salaud » Je remarquais que le président c’était adressé à un gendarme pour éviter toutes fuites et peut être de faire procéder à des arrestations. Puis notre prétendu coupable continua son réquisitoire si l’on peut dire. « Il y a bien quelques vrais résistants dans cette salle à l’exemple du gendarme à ma droite, il se nomme joseph Riemann né à Strasbourg en 1916 en 1939 gendarme dans cette ville puis évacué sur Périgueux il refuse en 40 de retourner en Alsace avec sa famille il est nommé à Limoges là dès les premiers jours de 41 il fera tout son possible pour aider les juifs à obtenir des faux papiers, Il rentre en résistance en 42 puis en 43 au mois de novembre il est arrêté mais il réussira à s’évader et il entre a dans la clandestinité, à la fin de la guerre il restera discret il n’a fait que son devoir se plait-il à dire Voyez-vous il ne demande rien il est un parmi d’autres. L’homme en uniforme le regarda avec dans son regard l’étonnement et le respect de sa vérité l’accusé lui sourit et termina par ces mots « mesdames messieurs les jurés vous devez savoir que bien souvent la justice ne cherche pas à se tromper ni à vous tromper elle est trompée volontairement ou pas. J’ajouterai que monsieur le procureur général devrait lui aussi se souvenir d’un certain jour de mai 1943 un dimanche ou il a reçu dans sa propriété de campagne des marchands d’arts ils étaient loin d’être des saints, les deux merveilleux tableaux de l’école italienne du 18? siècles sont actuellement dans votre salon, mais savez-vous d’où ils proviennent je vous laisse deviner.» Vérité allez s’assoir quand il ajouta « dans cette salle il y les oubliés de cette page d’histoire les anonymes ceux qui ont subis sans rien dire alors que d’autres profitent du système comme cette femme qui malgré ses airs de sainte cache une triste vérité faite de dénonciation et de profits elle tient un bar sur les quais un de ceux où les marins vont oublier les misères de la vie, réconforter se fut son mot durant la guerre, drôle de comportement. Elle se reconnaitra. Voilà monsieur le président ce que j’ai à dire.» Une main venait de se poser sur mon épaule, je ressentais que l’on me secouait, un bien grand mot j’ouvris les yeux, un homme me regarda, il avait le visage légèrement pâle il s’adressa à moi « Monsieur vous dormiez il n’y a pas de procès dans cette salle il est plus de seize heures vous devez partir, je le regardais je compris que je m’étais endormi, et que j’avais rêvé, un rêve ou une réalité absente. Je me levais, le remerciant puis je quittais la salle et le palais de justice. Il faisait un temps couvert mais tiède, je descendais les marches quand une voix m’interpella « Monsieur bien le bonjour »sans vraiment le regarder je lui rendais son bonjour, puis mon regard partagea le sien je découvrais celui de Just Vérité, surpris-je ne pris pas de suite conscience de cet instant je me retournais je vis le costume gris usagé disparaitre derrière les colonnes de la justice. Charles Bohnert le 2 octobre 2018
 
 



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